« Un homme sobre, attachant
et
profondément imprégné d’amour pour sa patrie… »
( Entretien avec Paul Balta , mené par Mohamed Chafik MESBAH )
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Cultiver le souvenir de Houari Boumediène… MCM : Le témoignage que vous délivrez à propos de Houari Boumediène peut paraître partial... Vous ne craignez pas d’être accusé de vous livrer à l’apologie du règne de l’ancien Chef de l’Etat algérien alors qu’il a été, tout de même, marqué par des assassinats politiques ? PB : Je suis particulièrement mal placé pour aborder ces questions que je confie à l’expertise des historiens. Mais, toutes choses étant égales par ailleurs, l’assassinat de Mehdi Ben Barka dans la région parisienne peut-il être imputé au Général de Gaulle personnellement ? MCM : Que faites-vous, cependant, de la fiabilité de votre témoignage qui doit servir, aussi, aux historiens qui auront à reconstituer la trame de cette période charnière de l’histoire de l’Algérie ? PB : Pour ce qui concerne la véracité des faits rapportés, je me suis fié à ma mémoire et à mes archives. De surcroit, j’ai convenu, avec vous, que le texte de l’entretien soit soumis à validation auprès des compagnons de Houari Boumediène, de ses anciens collaborateurs et des membres de sa famille. Cela étant, il est vrai que ce témoignage peut sembler occulter le rôle respectif du contexte historique, du peuple algérien et de l’équipe qui l’entourait dans l’affirmation de la personnalité de l’ancien Chef de l’Etat. Ce témoignage insiste trop sur l’osmose qui le liait à son peuple, sur l’importance qu’il accordait à l’équipe qui l’entourait et sur son sens aigu de l’opportunité historique pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder. Bien entendu, il incombe aux universitaires algériens d’approfondir la réflexion sur ces aspects essentiels pour l’histoire contemporaine de l’Algérie et de réaliser une biographie du défunt, selon les normes modernes de la science historique… MCM : Pierre Bernard, le fondateur des Editions Sindbad, que j’ai eu le plaisir de connaître avait entamé, avant sa mort, la rédaction d’une biographie de Houari Boumediène. Cette œuvre, largement entamée, s’appuyait, notamment, sur l’enregistrement des témoignages directs du Président défunt. Avez-vous idée de ce que sont devenues ces archives, cette partie du patrimoine du peuple algérien ? PB : Je dois bien dire que sa famille, les Bernard d’Outrelandt, n’avait aucune sympathie pour les Algériens, les Arabes et les musulmans. Elle déplorait les orientations favorables aux Arabes et aux Musulmans de sa maison d’édition, mais n’y pouvait rien. Il avait d’ailleurs quitté la demeure familiale, en banlieue, où se trouvaient une partie de ses archives, pour s’installer à Paris, près des Éditions Sindbad. Quand il est tombé malade, en 1995, alors même qu’il était hospitalisé, ses sœurs ont vidé son appartement parisien pour parer au cas où il aurait fait une donation. Mon épouse, Claudine Rulleau, qui a été son bras droit pendant vingt ans, a essayé de les joindre pour sauver ses archives, en vain. Au lendemain de la mort de Houari Boumediène, les pouvoirs publics algériens n’ont plus aidé les Editions Sindbad qui ont été rachetées, après le décès de Pierre Bernard, par Actes-Sud. L’Algérie ne s’est pas intéressée non plus aux manuscrits des entretiens de Pierre Bernard avec Boumediène. Connaissant l’application que Pierre Bernard avait mis à préparer cette biographie de Boumediène et le temps que l’ancien Chef de l’Etat avait consacré à ce projet, je partage votre sentiment que ces manuscrits sont une partie de la mémoire du peuple algérien. Hélas, mon épouse et moi-même pensons que ces manuscrits ont été détruits. MCM : Partagez-vous les préventions entretenues sur l’origine de la mort de Houari Boumediène ? PB : Je crois que le Dr Taleb Ibrahimi est la personne la plus qualifiée pour donner son témoignage sur la maladie de Houari Boumediène. Médecin de formation, il est spécialiste d’hématologie. C’est lui, en particulier, qui a accompagné Houari Boumediène à Moscou pendant ses soins. Il était chargé, enfin, d’informer le Conseil de la Révolution sur l’évolution de la maladie du Président de la République. C’est lui qui m’avait confié, les larmes aux yeux, alors qu’il était Ministre Conseiller à la Présidence, que Boumediène avait uriné du sang, peu de temps, donc, après ma dernière entrevue avec lui, fin août 1978. Des analyses secrètement effectuées en France avaient confirmé la gravité du mal. Le Dr Taleb Ibrahimi et Abdelaziz Bouteflika avaient conseillé à Houari Boumediène d’aller se faire soigner en France. Il avait refusé car il était préoccupé par le secret qui devait entourer sa maladie. Les deux responsables lui avaient alors suggéré l’Autriche ou l’Allemagne en raison du développement de la médecine dans ces deux pays. Houari Boumediène qui avait d’emblée écarté les USA pour des considérations de politique et de sécurité, a opté, en définitive, pour Moscou. Le Dr Taleb Ibrahimi m’a expliqué, par la suite, que les médecins russes avaient commis des erreurs de diagnostic qui lui ont été fatales. Boumediène avait alors décidé de regagner Alger pour mourir sur sa terre natale. Il est établi qu’il souffrait de la maladie de Waldenstrom, une maladie très rare du système lymphatique , dont est mort Georges Ponpidou. Voilà les seules informations dont je dispose. Il m’est impossible de spéculer sur une autre origine de la mort de Boumediène, même si le contexte diplomatique de l’époque peut laisser imaginer que sa disparition convenait à certaines parties… MCM : Vous ne convenez pas, néanmoins, que Houari Boumediène, nonobstant la ferveur manifestée par le peuple algérien au cours de son inhumation, n’a pas réussi à organiser sa succession ? PB : La maladie puis la mort l’ont devancé par rapport à ses projets. Comment auraitil organisé son départ ou sa succession, nous en sommes réduits à des spéculations. MCM : Quel est le souvenir le plus émouvant que vous conservez de vos rencontres successives avec Houari Boumediène ? PB : Plutôt que d’évoquer un simple souvenir même émouvant, permettez-moi d’insister sur les projets d’avenir que semblait préparer Houari Boumediène. Au cours de nos derniers entretiens, il m’avait donné à penser qu’il projetait de libéraliser le régime. Le Monde ayant décidé mon rappel pour m’envoyer en Iran pour couvrir la Révolution, j’avais rencontré Boumediène, fin août 1978, pour l’en informer et lui faire mes adieux. Il avait exprimé sa déception et vivement insisté pour que je reste : “Vous avez vécu la mise en place des institutions, il faut aller jusqu’au bout. Il va y avoir des changements importants. J’envisage pour la fin de l’année ou le début de 1979, un grand congrès du parti. Nous devons dresser le bilan, passer en revue ce qui est positif mais surtout examiner les causes de nos échecs, rectifier nos erreurs et définir les nouvelles options. Témoin de notre expérience vous êtes le mieux placé pour juger ces évolutions.” Intrigué, je lui avais posé quelques questions : « envisagez-vous d’ouvrir la porte au multipartisme ? D’accorder plus de place au secteur privé ? De libéraliser la presse ? De faciliter l’organisation du mouvement associatif?» Il avait esquissé un sourire qui allait dans le sens d’une approbation: ”Vous êtes le premier à qui j’en parle, je ne peux être plus explicite pour le moment, mais faites-moi confiance, vous ne serez pas déçu”. MCM : Relatez-nous la manière dont vous avez pris congé de Houari Boumediène ? PB : Comme je l’ai indiqué, Houari Boumediène voulait solliciter mon maintien à Alger alors que la Direction de mon journal avait décidé de m’affecter à Téhéran. Mes responsables étaient passés outre cette fois, préférant que je couvre la Révolution islamique en Iran. Je suis donc retourné en informer le Président algérien qui me fit part de sa déception : « Je ne peux que m’incliner, mais je déplore que vous ne puissiez pas être témoin des réformes importantes qui vont couronner dans le sens de l’ouverture celles dont vous avez été témoin depuis l’adoption de la Charte nationale ». Je suis donc parti à Téhéran où j’ai appris la maladie de Houari Boumediène. J’ai été rappelé à Paris quelques jours avant l’annonce officielle de sa mort, le 27 décembre, pour rédiger sa nécrologie. Oui, je garde un souvenir impérissable de cet homme sobre, attachant et profondément imprégné d’amour pour sa patrie… "Gloire,et Hommage à nos martyrs"
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